Français / C1

Le Secret de maître Cornille

Medium-length story

Francet Mamaï, un vieux musicien qui venait parfois passer la soirée au moulin, a raconté un soir une aventure dont les lieux mêmes avaient été témoins, une vingtaine d'années auparavant. C'était l'histoire de maître Cornille.

Le pays n'avait pas toujours eu l'air aussi endormi. Jadis, les fermiers des environs apportaient leur blé aux nombreux moulins à vent qui couvraient les collines. Au-dessus des pins, leurs ailes tournaient dans le mistral. Des files de petits ânes chargés de sacs parcouraient les chemins, et, toute la semaine, les cris des ouvriers se mêlaient aux bruits du travail.

Le dimanche, les habitants montaient en groupes rendre visite aux meuniers, ceux qui transformaient le grain en farine. On leur offrait du vin doux. Les femmes portaient de beaux vêtements et des croix d'or. Francet arrivait avec son fifre, une petite flûte, et les danses se prolongeaient jusqu'à la nuit. Les moulins procuraient au pays sa richesse et ses plaisirs.

Puis des hommes venus de Paris ont établi une usine à vapeur sur la route de Tarascon. La nouveauté a attiré les clients, qui ont pris l'habitude de lui envoyer leur grain. Les moulins à vent ont lutté quelque temps, mais la vapeur l'a emporté. Ils ont fermé les uns après les autres. Les ânes ne venaient plus, les femmes ont vendu leurs bijoux, les fêtes ont cessé. Le mistral soufflait désormais sur des ailes immobiles.

La commune a fini par abattre les bâtiments abandonnés. À leur place ont poussé la vigne et les oliviers. Au milieu de cette disparition générale, un seul moulin continuait pourtant à tourner, comme s'il tenait à défier l'usine : celui de maître Cornille.

Cornille avait passé soixante ans dans la farine et défendait son métier avec passion. L'installation des machines l'avait exaspéré. Pendant des jours, il avait parcouru le village, rassemblant les gens pour les avertir qu'on voulait empoisonner la Provence. La vapeur, déclarait-il, était une invention du diable ; les vents qui faisaient tourner son moulin étaient, au contraire, le souffle de Dieu. Ses discours avaient beau célébrer l'ancien métier, personne ne les écoutait.

De colère, il s'était enfermé chez lui. Il n'avait pas même conservé auprès de lui sa petite-fille Vivette, âgée de quinze ans, qui n'avait plus que lui depuis la mort de ses parents. Elle devait aller d'une ferme à l'autre pour gagner sa vie en participant aux récoltes. Pourtant, il semblait beaucoup l'aimer. Il lui arrivait de parcourir de longues distances à pied, sous le soleil, pour passer des heures près d'elle à pleurer.

Les gens interprétaient mal cette conduite. Ils accusaient le vieil homme d'avarice et lui reprochaient d'abandonner sa petite-fille aux difficultés et aux mauvais traitements que pouvaient subir les jeunes domestiques. Ils avaient aussi honte de voir un homme autrefois respecté marcher pieds nus dans des vêtements déchirés. Cornille le sentait : le dimanche, à l'église, il n'osait plus rejoindre les places d'honneur et restait au fond, parmi les pauvres.

Une contradiction intriguait cependant tout le monde. Depuis longtemps, personne au village ne lui confiait de blé, mais les ailes tournaient toujours. Le soir, on rencontrait le vieux poussant son âne, chargé de gros sacs qui semblaient contenir de la farine.

Interrogé sur ses affaires, il assurait d'un air joyeux que le travail ne manquait pas. Si l'on insistait pour savoir d'où il venait, il portait un doigt à ses lèvres et répondait gravement qu'il travaillait pour l'exportation. Impossible d'en apprendre davantage. Personne ne pénétrait dans son moulin, pas même Vivette. La porte restait fermée, tandis qu'un grand chat maigre observait les passants depuis la fenêtre.

Ce mystère alimentait les conversations. Chacun avançait son explication ; l'opinion la plus répandue voulait que le moulin abrite davantage de sacs d'argent que de sacs de farine.

La découverte est venue d'une histoire d'amour. En jouant pour faire danser les jeunes, Francet s'est aperçu que son fils aîné et Vivette s'aimaient. Cette perspective lui plaisait. Comme les amoureux se voyaient souvent, il a voulu régler rapidement leur mariage et s'est rendu chez Cornille.

Il n'a pas réussi à lui faire ouvrir. Il a dû expliquer sa démarche à travers la serrure, tandis que le chat soufflait au-dessus de sa tête. Sans le laisser terminer, Cornille lui a crié de retourner à sa flûte. S'il était tellement pressé de marier son garçon, il n'avait qu'à chercher une fille à l'usine !

Francet est rentré furieux, mais sans s'être emporté. Les amoureux ont eu peine à croire l'accueil qu'il avait reçu. Ils l'ont supplié de les laisser monter ensemble parler au grand-père, et il n'a pas pu refuser.

À leur arrivée, Cornille venait de sortir. Il avait bien verrouillé sa porte, mais laissé une échelle dehors. Les jeunes gens ont eu l'idée de passer par la fenêtre pour voir enfin l'intérieur de ce moulin si mystérieux.

Dans la salle où se trouvait la meule, la lourde pierre destinée à écraser le grain, rien ne témoignait d'un travail récent. Pas un sac, pas un grain de blé, aucune farine sur les murs ni sur les toiles d'araignée. Même l'odeur chaude du blé écrasé manquait. La poussière couvrait le mécanisme, sur lequel le chat dormait tranquillement.

La pièce du bas ne montrait que pauvreté et abandon : un mauvais lit, quelques vêtements usés, un morceau de pain. Dans un coin, trois ou quatre sacs déchirés laissaient tomber des débris de murs et de la terre blanche.

C'était cela, le secret de Cornille. Ces sacs de matériaux, il les promenait chaque soir pour sauver l'honneur du moulin et faire croire qu'on y fabriquait encore de la farine. L'usine lui avait depuis longtemps enlevé son dernier client. Les ailes tournaient, mais la meule tournait à vide.

Les amoureux sont revenus raconter leur découverte en pleurant. Francet, profondément touché, a couru chez ses voisins. Ils se sont mis d'accord sans attendre : il fallait porter immédiatement chez Cornille tout le blé qu'ils avaient dans leurs maisons. Bientôt, une procession d'ânes lourdement chargés a gravi la colline. Cette fois, les sacs contenaient du vrai grain.

Le moulin était grand ouvert. Devant la porte, Cornille pleurait, assis sur un sac de plâtre, la tête entre les mains. À son retour, il avait compris qu'on était entré et que son secret était découvert. À ses yeux, son moulin était déshonoré ; il disait n'avoir plus qu'à mourir. Il parlait au bâtiment comme à une personne et l'appelait de toutes sortes de noms.

Les villageois l'ont appelé bien fort, comme aux jours heureux. Les sacs se sont entassés devant lui ; du beau grain s'est répandu sur le sol. Cornille a ouvert de grands yeux. Prenant quelques grains dans sa main, il les regardait, riant et pleurant à la fois. Puis il s'est tourné vers ses voisins : il avait bien su qu'ils finiraient par revenir ! Quant aux gens de l'usine, ils n'étaient toujours pour lui que des voleurs.

On voulait le ramener en triomphe au village. Il a refusé. Avant toute chose, son moulin devait manger : depuis le temps qu'il n'avait rien eu à se mettre sous la dent ! Il s'est mis à ouvrir les sacs et à surveiller la meule. Le blé s'écrasait enfin, tandis que la fine poussière de farine montait vers le plafond. Les voisins avaient les larmes aux yeux en le voyant ainsi reprendre son travail.

À compter de ce jour, ils ne l'ont jamais laissé manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître Cornille est mort. Personne n'a pris sa suite, et les ailes du dernier moulin ont cessé de tourner, définitivement. Le temps des moulins à vent était passé.


English summary · includes the ending

A village in Provence once had many windmills, but a new steam-powered factory takes their customers. Only Cornille keeps his mill turning. He claims to have foreign orders and carries heavy bags through the village. People believe he is hiding a fortune, although his granddaughter Vivette must work on farms.

Vivette falls in love with a musician’s son. After Cornille refuses to discuss their marriage with the father, the young couple visit him. Finding him absent, they enter through a window. There is no grain or flour. His bags contain broken building materials and white earth. He carries them to protect his mill’s reputation.

The musician tells the neighbours. They bring their grain to Cornille, who is crying because his secret has been discovered. Their return restores his joy. He immediately starts work, and they keep supplying him. When he eventually dies, nobody replaces him and the last windmill stops forever.

Adapted for Lejrbål from the credited source.
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