Français / C1
Le Chat botté
Un meunier mourut en laissant à ses trois fils un héritage fort modeste : son moulin, son âne et son chat. Le partage ne nécessita ni notaire ni avocat, dont les frais auraient eu tôt fait d'engloutir ce maigre patrimoine. L'aîné obtint le moulin, le deuxième l'âne, tandis que le plus jeune n'eut que le chat.
Le plus jeune fils ne pouvait se consoler d'un lot aussi misérable. Ses frères, en réunissant leurs biens, auraient de quoi vivre convenablement. Lui ne voyait guère d'avenir : quand il aurait mangé son chat et confectionné avec sa peau un manchon pour se réchauffer les mains, il serait condamné à mourir de faim.
L'animal avait entendu ces réflexions sans en rien laisser paraître. Prenant un air grave, il pria son maître de ne pas s'affliger. Qu'on lui fournisse simplement un sac et une paire de bottes pour traverser les broussailles, et il prouverait que l'héritage n'était pas aussi mauvais qu'il le semblait.
Le jeune homme n'accordait pas une confiance aveugle à ces promesses. Toutefois, il avait souvent observé l'ingéniosité de son chat à la chasse : tantôt l'animal se suspendait par les pattes, tantôt il se dissimulait dans la farine ou faisait le mort pour surprendre rats et souris. Il n'était donc pas absolument déraisonnable d'espérer quelque secours d'un compagnon aussi rusé.
Dès qu'il eut reçu ce qu'il demandait, le chat enfila ses bottes, passa son sac autour du cou et gagna un endroit où les lapins abondaient. Il disposa au fond du sac du son, l'enveloppe des grains de céréales, et des herbes, puis s'étendit comme s'il était mort, les cordons entre les pattes. Un jeune lapin, encore ignorant des pièges du monde, ne tarda pas à se glisser à l'intérieur. Le chat referma vivement le sac et tua sa proie sans pitié.
Fier de sa prise, il demanda audience au roi. Avec une profonde révérence, il lui présenta le lapin de la part de son maître, le marquis de Carabas : tel était le titre qu'il avait jugé bon d'attribuer au fils du meunier. Le souverain reçut le présent avec plaisir et chargea le messager de transmettre ses remerciements.
Une autre fois, le chat tendit son sac dans un champ de blé et captura deux perdrix. Il les porta au palais comme il l'avait fait du lapin. Ravi, le roi lui fit donner quelques pièces pour boire à sa santé. Pendant deux ou trois mois, ces cadeaux se renouvelèrent, toujours au nom du mystérieux marquis.
Un jour, le chat apprit avec certitude que le roi devait se promener le long de la rivière en compagnie de sa fille, une princesse d'une beauté remarquable. Il annonça alors à son maître que sa fortune serait faite, pourvu qu'il suive ses conseils. Il lui suffirait de se baigner à l'endroit indiqué et de s'en remettre à lui pour le reste.
Le prétendu marquis obéit sans connaître les raisons de cette étrange recommandation. Au passage du carrosse, le chat cria de toutes ses forces que son maître se noyait. Le roi reconnut aussitôt le messager qui lui avait apporté tant de gibier et ordonna à ses gardes de secourir le jeune homme.
Tandis qu'on le tirait de l'eau, le chat expliqua au souverain que des voleurs avaient emporté les vêtements du marquis, malgré ses appels. Il se garda bien de préciser qu'il les avait lui-même dissimulés sous une grosse pierre. Le roi fit aussitôt chercher un de ses plus beaux habits.
Le jeune homme était bien fait, et cette tenue avantageuse rehaussait encore sa bonne mine. La princesse le considéra avec intérêt. Deux ou trois regards respectueux, auxquels se mêlait une certaine tendresse, achevèrent de gagner son cœur. Quant au roi, il invita son nouveau compagnon à prendre place dans le carrosse.
Voyant son projet réussir, le chat s'empressa de les devancer. Il rencontra des paysans occupés à faucher un pré. D'un ton menaçant, il leur ordonna de déclarer au roi que ce terrain appartenait au marquis de Carabas, faute de quoi ils seraient hachés menu.
La menace produisit son effet. Lorsque le souverain leur posa la question attendue, ils répondirent tous d'une seule voix que le pré était au marquis. Le roi complimenta celui-ci sur cette belle propriété. Le jeune homme renchérit : la prairie ne manquait jamais de fournir une récolte abondante.
Plus loin, le chat rencontra des moissonneurs et leur tint exactement le même langage. Eux aussi attribuèrent les champs à son maître. Il procéda de la sorte auprès de tous ceux qu'il croisait, si bien que le roi ne cessait de s'émerveiller devant l'étendue des possessions du marquis.
En réalité, tous ces domaines dépendaient du château d'un ogre immensément riche. Le chat, qui avait pris soin de se renseigner sur ce personnage et sur ses pouvoirs, se présenta chez lui en prétendant qu'il n'aurait pu passer si près sans venir lui rendre hommage. L'ogre le reçut avec toute la civilité dont un ogre pouvait être capable et lui offrit de s'asseoir.
« On m'a assuré que vous pouviez prendre la forme de n'importe quel animal, dit le visiteur. D'un lion, par exemple, ou d'un éléphant. »
L'ogre confirma fièrement la chose et, pour en apporter la preuve, se transforma sur-le-champ en lion. Le chat fut si effrayé de se trouver devant cette bête qu'il gagna précipitamment les gouttières. Ses bottes, peu adaptées aux tuiles, ne lui facilitèrent pas l'ascension. Il ne redescendit qu'après avoir vu l'ogre reprendre sa forme habituelle et avoua qu'il avait eu grand-peur.
Il poursuivit cependant son entreprise. On lui avait également affirmé, expliqua-t-il, que son hôte pouvait se transformer en animaux minuscules. Mais devenir un rat ou une souris, voilà qui lui semblait tout bonnement impossible.
L'ogre ne supporta pas qu'on doute de lui. Il prit immédiatement l'apparence d'une souris et se mit à courir sur le sol. Le chat bondit et le dévora.
Pendant ce temps, le roi, séduit par la vue du château, avait décidé d'y entrer. En entendant le carrosse traverser le pont-levis, le chat accourut pour souhaiter la bienvenue au souverain dans la demeure du marquis de Carabas. Le roi, émerveillé par la cour et les bâtiments, demanda à visiter les lieux. Le jeune homme offrit sa main à la princesse et le suivit.
Dans une vaste salle se trouvait un repas magnifique, préparé par l'ogre pour des amis qui devaient venir ce jour-là. Ceux-ci, apprenant que le roi était présent, n'osèrent entrer. Le souverain, déjà charmé par les qualités apparentes du marquis, acheva de se laisser convaincre par ses richesses. Après cinq ou six verres, il lui fit savoir qu'il ne tiendrait qu'à lui de devenir son gendre.
Le fils du meunier accepta cet honneur avec force révérences et épousa la princesse le jour même. Le chat, devenu grand seigneur, ne poursuivit désormais les souris que pour son plaisir.
Une première moralité souligne que, si un riche héritage présente des avantages, l'habileté et le savoir-faire peuvent se révéler plus précieux encore pour un jeune homme. La seconde, moins solennelle, invite à ne pas négliger le rôle de la jeunesse, de la beauté et des vêtements dans une conquête amoureuse aussi rapide.
English summary · includes the ending
A miller leaves his youngest son only a cat. The young man thinks he will starve, but the cat asks for boots and a bag. He catches animals and takes them to the king as gifts from an invented nobleman, the Marquis of Carabas.
Later, he persuades his master to bathe in a river, hides his clothes and calls for help as the royal carriage passes. The king provides fine clothes, and the princess falls in love with the young man. Running ahead, the cat threatens workers until they claim that the surrounding land belongs to his master.
The land actually belongs to a rich ogre. At the ogre’s castle, the cat persuades him to become a mouse and eats him. He then welcomes the royal visitors to his master’s new home.
The young man marries the princess, and the cat becomes a great lord. The closing lessons concern practical skill and the power of appearances.
Adapted for Lejrbår from the credited source.
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