Français / C1

Les Souhaits ridicules

Short story

Il était une fois un pauvre bûcheron, si las de sa pénible existence qu'il parlait volontiers de la mort comme d'un repos. Dans ses plaintes, il accusait le ciel de l'avoir toujours maltraité : depuis qu'il était au monde, pas un seul de ses souhaits n'avait été exaucé.

Un jour qu'il se lamentait ainsi au milieu du bois, Jupiter lui apparut, la foudre à la main. On aurait eu peine à décrire la terreur du bonhomme. Se jetant à terre, il protesta qu'il ne voulait plus rien : ni souhaits ni tonnerre, et que chacun, de grâce, en reste là.

« Cesse de craindre, lui répondit Jupiter. Touché par tes plaintes, je viens te montrer combien tu es injuste envers moi. Je te promets d'exaucer les trois premiers souhaits que tu formeras, quel qu'en soit l'objet. Considère ce qui peut te rendre heureux, ce qui peut véritablement te satisfaire. Puisque ton bonheur dépendra de tes demandes, prends le temps d'y réfléchir. »

Le dieu remonta au ciel. Le bûcheron, désormais transporté de joie, ramassa son fagot et le jeta sur son dos pour rentrer chez lui. Jamais sa charge ne lui avait paru moins lourde. En chemin, il se répétait qu'il ne fallait surtout pas agir à la légère. L'occasion était trop importante pour qu'il néglige de consulter sa femme.

« Fanchon, faisons grand feu et bonne chère ! annonça-t-il en entrant. Nous sommes riches à jamais. Il ne nous reste qu'à faire des souhaits ! »

Il lui rapporta tout au long sa rencontre avec Jupiter. Vive et prompte à concevoir des projets, Fanchon en forma aussitôt mille dans son esprit. Cependant, elle mesura aussi la nécessité de se conduire prudemment.

« Blaise, mon cher ami, lui dit-elle, ne gâtons rien par impatience. Examinons ensemble ce qu'il convient de demander. Remettons notre premier souhait à demain ; une nuit de réflexion ne sera pas de trop. »

Blaise partageait entièrement cet avis. En attendant le lendemain, il pria sa femme de lui apporter du vin. Lorsqu'elle revint, il but et s'installa à son aise auprès du grand feu. Appuyé contre le dossier de sa chaise, il savourait la douceur du repos.

« Avec une si belle braise, dit-il, comme une aune de boudin viendrait à propos ! » Il venait de souhaiter un très long morceau de cette saucisse.

À peine avait-il achevé qu'un boudin démesuré surgit d'un coin de la cheminée. Fanchon le vit s'avancer vers elle en serpentant et poussa un cri. La surprise passée, elle comprit aussitôt à quel souhait elle devait cette apparition. Son imprudent mari avait employé le premier don de Jupiter à satisfaire une envie de manger.

Elle l'accabla de reproches. Quand on avait à sa portée un empire, de l'or, des perles, des rubis, des diamants et les plus beaux vêtements, comment pouvait-on avoir la sottise de demander du boudin ? Blaise reconnut qu'il avait eu tort. Son choix était malheureux, la faute énorme ; il ferait mieux la prochaine fois.

Fanchon ne se laissa pas apaiser par cette promesse. Elle continua de lui faire sentir sa bêtise, tandis que lui, emporté par la colère, songeait à plusieurs reprises qu'il aurait volontiers souhaité devenir veuf. Ce ne fut pourtant pas cette pensée qu'il exprima. Excédé d'entendre toujours parler du boudin, il lança :

« Puisque ce boudin te préoccupe tant, je voudrais qu'il te pende au bout du nez ! »

Le souhait fut écouté sur-le-champ. Le long boudin s'attacha au nez de son épouse, et Blaise découvrit, à son grand déplaisir, l'effet de ses propres paroles. Fanchon avait un visage agréable ; l'ornement qu'il venait de lui imposer ne lui allait nullement. Il présentait toutefois, du point de vue du mari, un avantage considérable : pendant devant la bouche, il empêchait sa femme de parler aisément. Blaise fut même un instant tenté de ne rien demander de plus.

Il lui restait néanmoins un souhait. Il réfléchit qu'il pouvait encore, d'un seul coup, se faire roi. Rien n'égalait la grandeur d'un souverain ; mais encore fallait-il songer à l'allure de la reine. Quel chagrin n'infligerait-il pas à Fanchon en la plaçant sur un trône avec un tel nez ? La question ne pouvait se régler sans elle.

Blaise résolut donc de la laisser maîtresse du choix. Elle pouvait devenir une grande princesse en conservant l'horrible appendice, ou rester femme de bûcheron avec le nez qu'elle avait auparavant.

Fanchon examina la chose. Elle n'ignorait ni la puissance d'un sceptre ni les avantages d'une couronne. Pourtant, le désir de retrouver son apparence l'emporta. Elle préféra garder sa condition modeste plutôt que d'être reine et défigurée.

Ainsi, le bûcheron ne devint ni souverain ni grand seigneur. Sa bourse ne se remplit pas d'or, et son existence resta ce qu'elle avait été. Il s'estima déjà heureux de pouvoir employer son dernier souhait à remettre sa femme dans l'état où elle se trouvait avant ses interventions.

Le dernier de ces trois dons capables de transformer une vie n'avait servi qu'à réparer les effets des deux premiers. Le conte laisse à ses personnages cette leçon peu flatteuse : aveuglés par leurs désirs, imprudents et changeants, les êtres humains ne savent pas toujours faire bon usage des faveurs qu'ils reçoivent.


English summary · includes the ending

Blaise, a poor woodcutter, complains that none of his wishes ever comes true. Jupiter appears and promises to grant his next three wishes. He warns Blaise to choose carefully. At home, Blaise tells his wife, Fanchon, and they agree to wait until morning before deciding what to ask for.

However, while resting beside the fire, Blaise says he would like a long sausage. One immediately appears. Fanchon becomes angry because he could have asked for wealth. During their argument, he wishes that the sausage would hang from her nose. This wish also comes true.

With only one wish left, Blaise considers becoming king. But Fanchon would then be queen with a sausage on her face. He lets her choose between that future and their old life. She prefers to look normal again. Blaise uses the final wish to restore her face, and they remain as poor as before.

A contemporary French prose adaptation for LEJRBÅL of Charles Perrault’s public-domain verse tale Les Souhaits ridicules (source edition: 1902, pages 60–63).
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